CHAPITRE XIII
— Voilà Na Sceilig, là devant nous ! s’exclama Ross qui se tenait à la poupe de son bateau, le doigt pointé sur l’horizon.
Ses yeux d’un vert profond, qui reflétaient les changements des flots, ne formaient plus qu’une fente. C’était un homme de petite taille, robuste, avec des cheveux grisonnants coupés court, un vétéran de la mer endurci par quarante années de navigation. Son visage buriné par les vents et le soleil était aussi brun qu’une amande grillée. D’humeur grincheuse, il poussait régulièrement des beuglements sonores quand on le contrariait.
Sa barc avait quitté Ros Ailithir deux jours auparavant. Fidelma avait négocié, pour un prix exorbitant, un aller-retour pour le monastère de Finán à Sceilig Mhichil. L’embarcation avait suivi les routes de navigation côtières, poussée par un petit vent qui soufflait du nord-est, et les avait menés jusqu’aux frontières sud de Muman. Ensuite, Ross avait manœuvré son vaisseau dans les courants de la marée montante qui les avait propulsés vers le nord.
Fidelma mit une main en visière devant ses yeux et eut le souffle coupé à la vue des rochers spectaculaires qui s’avançaient dans la mer. Les deux îles – des pyramides nues, fissurées, avec des écueils et des affleurements déchiquetés – s’élevaient, terrifiantes et maléfiques dans les eaux sombres. Elles étaient situées à huit milles marins du continent et leur beauté sauvage fit battre le cœur de Fidelma.
Le nom de Sceilig laissait bien supposer la présence de rochers mais elle n’était pas préparée à de tels promontoires dont les falaises tombaient à pic dans les flots.
— Sur quelle île se trouve le monastère ? demanda Fidelma.
— La plus grande, répondit Ross en pointant du doigt la masse qui s’élevait à plus de sept cent cinquante pieds.
— Mais je ne vois pas où nous pouvons accoster, et il n’y a pas le moindre endroit où construire des habitations, protesta Fidelma, effarée devant les parois abruptes.
D’un doigt noueux, Ross tapota sa narine droite d’un air entendu.
— Ne vous inquiétez pas, je connais les lieux et si vous aimez l’escalade, vous n’aurez plus qu’à grimper jusqu’au monastère, juste entre les deux pics.
Il désigna le sommet de l’île.
— Les moines l’appellent « la selle du Christ ».
Des fous de Bassan aux ailes de six pieds d’envergure tournoyaient en criaillant, s’élevaient, tanguaient et se laissaient brusquement tomber comme des pierres, plongeant de soixante pieds en quête de poisson.
La deuxième île était couronnée par une multitude d’oiseaux. Tout d’abord, Fidelma crut que, par un miracle inexplicable, le sommet en était enneigé. Mais Ross lui expliqua que c’était un effet des excréments des volatiles, accumulés au cours des siècles.
— Sur Little Sceilig, et en dehors des fous de Bassan, nichent aussi des mouettes, des mouettes tridactyles, des cormorans, des guillemots, des petits pingouins, des puffins cendrés, des sternes fuligineuses, des pétrels glacials et j’en oublie.
Cass, qui était resté silencieux, se réveilla soudain.
— Voilà un endroit effrayant pour éprouver une âme.
Fidelma lui sourit, étonnée qu’un esprit habituellement aussi flegmatique exprime une telle émotion.
— Voilà un endroit propice à l’élévation de l’âme, le corrigea-t-elle, car il montre à quel point nous comptons pour peu de chose dans le grand dessein de la Création.
— Je ne comprends toujours pas ce que nous faisons dans un endroit aussi isolé, grommela Cass, levant la tête pour contempler les escarpements.
Fidelma décida qu’il était temps de soulever le voile sur le but de leur expédition.
— Vous vous souvenez du rouleau de feuilles de vélin que nous avons découvert dans la cellule de Grella, et de la lettre que Dacán a écrite à son frère Noé ? Il l’a rédigée la veille de sa mort et il y racontait qu’il avait retrouvé la trace de son « gibier », c’est le terme qu’il a employé, au monastère de Sceilig Mhichil. Il cherchait l’héritier de la lignée des rois originaires d’Osraige. Et je pense qu’on l’a assassiné à cause de ce qu’il avait découvert. Voilà pourquoi l’étape suivante de la résolution du mystère nous a conduits jusqu’à cette île imprenable qui se dresse devant nous.
Cass s’arracha à la contemplation de l’île pour reporter son attention sur Fidelma.
— Vous espérez trouver ici l’individu que « chassait » Dacán ?
— Disons plutôt que je suis la même piste que le vénérable.
Ross et son équipage, comme la plupart des marins de la côte, étaient des navigateurs aguerris. Ils le prouvèrent au cours des instants qui suivirent tandis qu’ils contournaient les écueils pour rejoindre le seul point de ce site sauvage où l’on pouvait accoster, qui ne se découvrait que quand on allait l’atteindre. Le ressac menaçait à tout moment de projeter le bateau contre les rochers tandis que les flots écumaient alentour, et tout le monde fut bientôt trempé par les embruns. Il leur fallut un certain temps avant de parvenir à jeter l’ancre suffisamment près de la côte afin que Fidelma et Cass puissent débarquer.
— Nous ne pouvons pas rester ici, c’est trop dangereux, hurla Ross pour dominer le fracas des vagues et les cris des oiseaux. Dès que vous aurez débarqué, nous repartirons au large et reviendrons ensuite vous chercher.
Fidelma hocha la tête.
Cass sauta hardiment sur la plate-forme granitique qui constituait un quai naturel, puis ce fut au tour de Fidelma. Elle se lança et il l’attrapa par la taille avant de la déposer sur le sol.
Puis ils suivirent l’unique sentier qui s’offrait à eux. Bientôt, ils aperçurent un anachorète en robe de bure qui descendait à leur rencontre. Il fronçait les sourcils et semblait fâché de les voir.
— Bene vobis, lança Fidelma.
Le moine s’arrêta brusquement.
— Nous avons repéré votre bateau. Cet endroit est interdit aux femmes, ma sœur, dit-il avec une irritation croissante.
Fidelma demeura impassible.
— Comment se nomme le père supérieur ? demanda-t-elle.
Le moine hésita, mais, sous le feu glacé du regard de la religieuse, il marmonna :
— Père Mel. Mais je répète que les frères résidant ici s’isolent de la compagnie des femmes, suivant ainsi les préceptes du bienheureux Finán.
Fidelma connaissait l’existence de ces monastères qui excluaient la gent féminine. Des cénobites comme Finán de Clonard ou Enda d’Aran avaient interprété les Écritures à leur façon. Ils fuyaient les femmes comme la peste et les traitaient de créatures du diable. De telles hérésies insupportaient Fidelma au plus haut point, surtout qu’elles recevaient le soutien de Rome, qui voyait là une bonne occasion d’imposer le célibat et la séparation des sexes. Selon l’argument avancé par Augustin d’Hippone, seul l’homme*était créé à l’image de Dieu.
— Je suis Fidelma de Kildare, sœur de Colgú, roi de Muman, mandatée par mon frère en tant que dálaigh à la cour.
Une telle entrée en matière n’était pas dans les habitudes de Fidelma mais, en l’occurrence, c’était le plus sûr moyen d’affronter l’hostilité du moine.
— Je suis venue ici dans le cadre d’une enquête sur une mort illégitime. Et maintenant, conduisez-moi sur-le-champ au père Mel.
Horrifié, l’anachorète cligna des yeux.
— Je n’ose pas.
Cass tira son épée de son fourreau et contempla le sentier que le moine venait de dévaler.
— À votre place, j’oserais, déclara-t-il d’un ton résolu.
Le moine pinça les lèvres, puis son regard alla de Cass à Fidelma et il eut un geste résigné qui dissimulait mal sa colère.
— Très bien, suivez-moi... si vous en êtes capables, ajouta-t-il en ricanant. Et je vous présenterai au père Mel.
Puis, tournant brusquement les talons, il repartit comme il était venu. Au départ, l’ascension se révéla plutôt facile, puis le chemin se rétrécit jusqu’à disparaître. Ils grimpaient collés à la paroi, sautant d’une saillie à une autre, tombant de temps en temps sur des marches creusées dans le roc par les moines. C’était une escalade ardue. Le vent leur soufflait au visage, menaçant de les précipiter dans les flots blanchis par l’écume. À plusieurs reprises, Fidelma, les cheveux flottant au vent et la coiffe de travers, trébucha et se retrouva à quatre pattes, se raccrochant comme elle le pouvait aux aspérités rocheuses.
L’anachorète, rompu aux ascensions, accéléra le pas et Fidelma, furieuse, refusa de se laisser distancer. Cass, qui la suivait, la rattrapa plusieurs fois alors qu’elle perdait l’équilibre. Puis ils finirent par déboucher sur un grand plateau, un endroit très vert suspendu entre deux pics où s’élevaient deux croix de granit. Une volée de marches menait à un second plateau où un mur de pierre, qui courait d’un seul côté, présentait l’unique protection contre la falaise à pic.
Fidelma s’arrêta devant le spectacle grandiose de Little Sceilig, couronnée de blanc. Le continent, au loin, se réduisait à une ligne brumeuse.
Puis elle contempla le monastère, construit il y avait tout juste un siècle par Finán. Il comportait six clocháns, ou maisonnettes de pierre rondes en forme de ruche, et un oratoire rectangulaire. Au-delà, des maisonnettes et un oratoire ordonnancés sur le même modèle. A sa grande surprise, Fidelma vit aussi un petit cimetière avec des dalles et des croix. Elle se demanda comment on pouvait enterrer des corps dans un lieu où la terre était aussi peu profonde, et jugea l’endroit bien cruel et sauvage pour envisager d’y mener une existence quelconque.
Plusieurs frères travaillaient à l’entretien d’un petit jardin abrité par un mur de pierres et d’ardoises imbriquées. Par miracle, deux sources coulaient sur ce site désolé.
— Quel endroit insensé ! murmura Fidelma à Cass. Pas étonnant que les frères tiennent à le garder secret.
L’anachorète qui les avait escortés s’était éclipsé, pour pénétrer sans doute dans l’une des constructions.
Les jardiniers, délaissant leurs cultures, discutaient à voix basse, visiblement mal à l’aise.
— Ces gens vous apprécient peu, Fidelma, murmura Cass, la main sur la poignée de son épée.
Le moine réapparut aussi soudainement qu’il s’était volatilisé.
— Par ici. Le père Mel va vous recevoir.
Ils pénétrèrent dans une des maisons rondes où les attendait un vieil homme au visage parcheminé et creusé de rides, assis en tailleur. Vu la structure de l’habitation qui ne permettait pas de se tenir debout, ils furent obligés de l’imiter et Fidelma s’installa face au vieil homme, sur des peaux de mouton posées à même le sol.
Mel observa pensivement la jeune femme de ses yeux bleus brillant dans un visage qui semblait taillé dans le roc.
— In hoc loco non ero, ubi enim ovis, ibi mulier... ubi mulier... ibi peccatum, entonna-t-il d’un air morne.
— J’entends bien que vous n’avez aucun désir de fréquenter des femmes qui pour vous représentent le péché, répliqua Fidelma, et je n’aurais jamais songé à enfreindre votre règle si des intérêts supérieurs ne m’y avaient poussée.
— Quels intérêts supérieurs ? L’association des sexes dans la foi est contraire à la discipline de la foi, grommela le père Mel.
— Il me semble, au contraire, que si les deux sexes renonçaient l’un à l’autre, il n’y aurait bientôt plus de foi, plus d’Église et plus de fidèles, railla Fidelma avec une pointe de cynisme.
— Abnegabant mulierum administrationem separantes eas a monasterus, répliqua le père Mel avec componction.
— J’ai bien compris que la présence dans les monastères des hommes et des femmes vous déplaisait et nous pouvons continuer à discourir en latin si vous le désirez, soupira Fidelma. Mais je suis venue ici pour des motifs de la plus haute importance. Je ne tiens nullement à imposer ma présence ici contre votre volonté, même si je suis meurtrie qu’au cœur des cinq royaumes naissent des communautés comme celle-là, où nos lois et nos coutumes sont malheureusement rejetées. Et plus tôt j’obtiendrai les réponses aux questions qui m’amènent ici, plus vite je m’en retournerai.
Une ombre passa sur le visage du père Mel.
— Que désirez-vous au juste ? dit-il d’un ton peu amène. Mon disciple m’a dit que vous étiez un dálaigh commissionné par le roi temporel de ce pays.
— C’est vrai.
— Comment vous aider à remplir votre mission afin que vous repartiez le plus vite possible ?
— Abritez-vous des gens d’Osraige dans ce monastère ?
— Nous accueillons tout le monde dans notre communauté.
Fidelma se força à respirer profondément pour ne pas perdre son calme.
— Vous n’avez pas répondu.
— Parfait, je suis moi-même originaire d’Osraige, répliqua le père Mel qui la défiait ouvertement. Que me voulez-vous ?
— Il y a quelque temps, je pense qu’un descendant des rois originaires d’Osraige a trouvé refuge ici. Un héritier d’Illan. Si c’est exact, alors je dois le voir car je crains que sa vie ne soit en danger.
Le visage du père Mel se détendit en ce qui ressemblait à un sourire.
— Alors peut-être désirez-vous me parler ? Cet Illan auquel vous faites allusion était mon cousin, mais permettez-moi de préciser que je ne me considère pas comme l’héritier d’une charge temporelle.
— Vraiment ?
Selon Dacán, l’héritier d’Illan était bien protégé par son cousin, mais elle ne s’attendait pas à ce que ce parent lui apparaisse sous les traits d’un vieillard.
— Je n’ai pas l’habitude de mentir, femme, jeta le père Mel d’un ton cassant. Et maintenant, croyez-vous toujours que je cours un danger ?
Fidelma hocha la tête. Le père Mel ne mettait nullement en péril les petits rois assis sur le trône d’Osraige, et il ne pouvait servir de point de ralliement pour une insurrection ultérieure.
— Non, vous ne craignez rien, mais on m’avait néanmoins parlé d’un jeune héritier d’Illan, confié à la garde de son cousin : vous-même à l’évidence.
Le visage du père Mel était aussi inexpressif qu’une pierre.
— Il n’y a pas de jeune héritier d’Illan sur cette île, déclara-t-il avec fermeté. Je vous en donne ma parole de religieux.
Avaient-ils entrepris ce pénible voyage pour rien ? Dacán se serait-il trompé ?
— Autre chose ? demanda le père Mel d’un ton sec.
Fidelma se leva pour tenter de cacher sa déception.
— Non, j’aurais mauvaise grâce de ne pas ajouter foi à votre parole.
Elle hésita.
— Avez-vous reçu la visite d’un marchand du nom d’Assíd de Laigin ?
Le père Mel croisa son regard sans ciller.
— Il y a tant de marchands sur cette terre... et je me souviens rarement de leurs noms.
— Mais vous connaissez le vénérable Dacán de réputation ?
— Oui, il est célèbre en tant qu’érudit de la foi, répondit aussitôt le père supérieur.
— Rien d’autre ?
— Non.
— C’est tout ? demanda Cass quand ils se retrouvèrent à l’air libre.
Un profond étonnement se reflétait sur ses traits.
— On n’a quand même pas fait tout ce chemin pour ça ?
— Le père Mel dit nécessairement la vérité, lui fit remarquer Fidelma.
— On a déjà connu des religieux qui mentaient, répliqua Cass d’un air sombre.
Alors qu’ils s’apprêtaient à entreprendre la descente vers la mer, ils levèrent soudain les yeux sur un anachorète, un homme d’un certain âge, au visage plat et lugubre, qui leur barrait la route.
— Je... je vous ai entendus, commença l’homme. Vous avez demandé s’il y avait ici quelqu’un d’Osraige. Un réfugié.
Il était à l’évidence en proie à des sentiments contradictoires.
— C’est exact, lui confirma Fidelma. Comment vous appelez-vous ?
— Frère Febal. Ici, je travaille comme jardinier.
Il sortit brusquement de dessous sa robe une poupée de paille en piteux état, dont le rembourrage sortait par les jointures brisées, et il la tendit avec solennité à Fidelma.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Cass.
Fidelma tourna et retourna l’objet dans ses mains.
— Qu’avez-vous à nous dire au sujet de cette poupée, mon frère ?
Frère Febal hésita, jeta un regard en direction de la maisonnette du père supérieur, et leur fit signe d’avancer sur le chemin afin de fuir les regards qui pouvaient les épier depuis les bâtiments de la communauté.
— Le père Mel ne vous a pas dit toute la vérité, confessa-t-il. Le bon père ne craint pas pour lui-même mais pour ceux dont il a la charge.
— Le père Mel s’est montré avare de commentaires, répliqua Fidelma avec gravité, mais je ne parviens pas à croire qu’il mentait effrontément en affirmant que l’héritier d’Illan ne se trouve pas sur cette île.
— Sur ce point, vous avez raison, il n’est pas là. Cependant, il y a six mois, Mel a amené ici deux garçons. Il nous a confié que leur père, un de ses cousins, était mort et qu’il prendrait soin d’eux pendant quelques mois, le temps qu’on leur trouve un nouveau foyer. Comme le plus jeune des deux enfants s’ennuyait, ce qui est bien normal dans un tel cadre, son frère aîné lui a fabriqué une poupée pour le distraire. Quand ils sont partis, le plus jeune l’a oubliée.
Fidelma parut perplexe.
— Quel âge avaient ces deux garçons ?
— Le premier neuf ans et le second, quelques années de plus.
— Pas d’adolescent approchant l’âge du choix ?
À sa grande déception, frère Febal secoua la tête.
— Pourquoi nous racontez-vous cela, s’enquit Cass, tout à coup soupçonneux, alors que votre père supérieur n’a pas cru bon de nous faire confiance ?
— Parce que j’ai reconnu sur vous l’emblème des gardes du corps du roi de Cashel. Quant à vous, ma sœur, j’ai entendu que vous étiez dálaigh à la cour. Je ne pense pas que vous vouliez du mal à ces enfants. Et surtout, je crains qu’un grand danger ne les menace et j’espère que vous leur viendrez en aide.
— Qu’est-ce qui vous fait croire qu’ils sont en péril ? demanda Fidelma.
— Il y a tout juste deux semaines, un bateau est arrivé ici avec un religieux qui a emmené avec lui les deux garçons. J’ai entendu le père Mel s’adresser à lui en utilisant les termes d’« honorable cousin ». Et puis, quelques jours plus tard, un second navire a accosté et un homme a débarqué qui a posé les mêmes questions que vous.
— Pouvez-vous nous le décrire ?
— Trapu, le visage rougeaud, vêtu d’une pelisse fourrée et coiffé d’un casque en acier. Il affirmait qu’il était chef et il portait la chaîne d’or de sa fonction.
Fidelma en eut le souffle coupé.
— Intat ! s’écria Cass sur un ton triomphant.
Frère Febal battit des cils d’un air anxieux.
— Vous le connaissez ?
— Il est le mal personnifié, résuma Fidelma. Que lui a-t-on raconté ?
— La même histoire qu’à vous. Mais un des frères, alors que cet homme s’apprêtait à repartir, mentionna les deux garçons par inadvertance en précisant qu’un religieux les avait emmenés peu de temps auparavant.
— Et Intat s’en est retourné ?
— Oui. Mel était outré. Et il nous a demandé d’oublier cette histoire. Mais j’ai le sentiment que, contrairement à cette brute, vous agissez dans l’intérêt de ces petits. Si jamais il les trouve...
Il conclut sa phrase par un haussement d’épaules qui en disait long.
— Nous sommes en effet chargés de les protéger, mon frère, le rassura Fidelma. Et ils sont gravement menacés par cet homme, Intat. Savez-vous qui ils sont et où ils sont allés ?
— Hélas, même le père Mel ne les appelait pas par leurs noms mais par les formes latines de Primus et Victor. Regardez la poupée, on y lit encore l’inscription « Hic est meum, Victor », ce qui signifie « Ceci est à moi, Victor ».
— Pouvez-vous me les décrire ?
— Ils ont tous les deux des cheveux cuivrés et pas de signes distinctifs particuliers.
— Ils sont roux ?
Cela ne correspondait pas à Cétach et Cosrach, et Fidelma sentit le découragement la gagner.
— Savez-vous où on les a envoyés ?
— Le religieux qui les a emmenés venait d’une abbaye du sud. Le plus jeune, Victor, était un enfant très attachant. Rapportez-lui cette poupée en souvenir d’ici et je prierai pour que Michel Archange, gardien de notre petit monastère, le tienne en sa sainte garde.
— Et le religieux ? A quoi ressemblait-il ?
— Je ne saurais le dire. Sa mante dissimulait son corps et sa capuche était rabattue sur ses yeux. Je l’ai à peine entraperçu. Il n’était pas jeune, pas vieux non plus... Désolé de vous donner une description aussi vague.
— Merci, mon frère, votre aide nous a été très utile.
— Je vais vous raccompagner jusqu’au rivage. Maintenant que j’ai soulagé ma conscience, je me sens plus léger.
Cass saisit Fidelma par le bras.
— Pourquoi n’allons-nous pas affronter ce vieux bouc pour lui faire avouer où ce cousin a emmené les enfants ?
Fidelma secoua la tête.
— Nous n’obtiendrons rien de plus d’un homme comme le père Mel et Ros Ailithir nous appelle.
Une fois remontés à bord de la barc de Ross, ils prirent la direction du sud, venant au vent pour longer les presqu’îles et les péninsules.
— Un long voyage pour peu de résultats, se plaignit Cass tandis que Fidelma tournait et retournait la poupée de paille dans ses mains.
— Il arrive qu’un mot, une phrase résolve le puzzle le plus compliqué et permette à toutes les pièces de se mettre en place, répliqua Fidelma.
— Qu’avons-nous appris au cours de cette pénible expédition à Sceilig Mhichil que nous ne soupçonnions déjà ? Si seulement on avait bousculé ce vieux moine...
— Parfois, obtenir une confirmation de la connaissance est aussi important que la connaissance elle-même, l’interrompit Fidelma. Et nous avons relié Intat à l’énigme du meurtre de Dacán. Dacán recherchait le fils d’Illan dont il pensait qu’il approchait l’âge du choix. Maintenant, nous savons qu’Illan avait deux jeunes fils qui n’avaient pas atteint l’âge du choix. Intat arrive ici en quête des rejetons d’Illan. Or Dacán travaillait pour Laigin, mais Intat était un homme de Salbach des Corco Loígde. Ça commence à prendre forme, non ?
— En dehors de l’implication d’Intat dans cette affaire, qu’avons-nous appris d’autre ?
— Que le monastère de Sceilig Mhichil est placé sous la protection de saint Michel Archange. Sceilig Mhichil signifie « rocher de Michael ». Et nous savons aussi que Mel s’est adressé à l’homme qui est venu chercher les garçons en l’appelant « honorable cousin ».
Cass se demanda si elle se moquait de lui ou si elle était sérieuse.
— Mais concrètement, qu’avons-nous récolté ? reprit-il.
Fidelma sourit d’un air narquois.
— Nous avons recueilli de précieuses informations. Les héritiers d’Illan sont deux. Ils ont quitté Sceilig Mhichil il y a deux semaines, à peu près en même temps que Dacán était assassiné, et ils sont maintenant poursuivis par Intat. Quand Intat a incendié Rae na Scríne, il était à leur recherche. Je parierais qu’il ne les a toujours pas trouvés et qu’ils se cachent à Ros Ailithir ou dans les environs.
— En admettant qu’ils soient encore en vie.
L’intérêt de Cass pour l’affaire s’était brusquement ranimé.
— On ne connaît même pas leurs vrais noms, à ces deux gamins aux cheveux cuivrés. Primus et Victor... voilà des indices bien minces, qui nous donnent peu d’indications sur la direction à prendre.
— Peut-être que vous avez raison, admit Fidelma d’un ton rêveur. Mais tout de même...
Puis elle se tut et détourna la tête.